Clos de Tart, voyage dans le temps jusqu'en 1887...


30/10/2017

Avec le Clos de Tart, François Pinault vient de s'offrir un "totem" de la Bourgogne et un grand cru rouge de la Côte de Nuits capable de défier le temps. Retour sur une dégustation verticale de 2005 à... 1887 présentée dans le numéro 93 de Bourgogne Aujourd'hui.

A la fin de l'année 2009, la famille Mommessin, qui vient donc de vendre son Clos de Tart, à Artémis, la société d'investissement de François Pinault, avait organisé une extraordinaire dégustation verticale dont l'objectif était de retracer plus d'un siècle d'histoire du Clos de Tart, avec ses hauts et ses bas. Sylvain Pitiot était le régisseur du domaine au moment de cette dégustation dont le compte-rendu, que vous pouvez retrouver ci-dessous, avait été publié dans le numéro 93 de Bourgogne Aujourd'hui. Parce qu'au delà des centaines de millions d'euros déboursés par le milliardaire français (fortune estimée à 27 milliards de dollars) pour s'offrir cette oeuvre d'art du patrimoine viticole bourguignon, il y a d'abord un grand vin rouge : complexe, complet, souvent marqué au nez par des notes florales délicates, riche et équilibré, dense et harmonieux, capable de traverser le temps avec beaucoup de bonheur.

Un véritable travail de fond a été effectué depuis plus de 20 ans au Clos de Tart avec notamment l'aide de l'Université de Bourgogne et de l'INRA de Bordeaux pour aboutir à la segmentation des 7 hectares 53 ares et 28 centiares en 27 sous-parcelles délimitées selon des critères de géologie, de pédologie, de micro-climat et d'âge de vigne. "On voit bien en arrivant ici qu'entre le haut et le bas du clos, il y a forcément des différences ; la pente est marquée et le dénivelé est quand même de 31 mètres", explique Jacques Devauges, qui a succédé à Sylvain Pitiot au poste de régisseur en janvier 2015. Si le terroir est maintenant mieux connu, avec ses nuances importantes, l'heure est à la poursuite du plan de renouvellement des vieilles vignes du Clos ; plan établi sur la base de bandes nord-sud de 30 ares qui vont être arrachées et replantées tous les 4 ans ; une parcelle est arrachée, celle qui était en jachère depuis 4 ans (avec alternance de cultures destinées à éliminer les virus), est replantée dans la foulée. Si le nouveau propriétaire va dans le même sens, ce plan devrait se poursuivre en théorie jusqu'en 2062, année de la dernière replantation.

Les nouvelles plantations se font avec des sélection issues du Clos de Tart lui-même. "Dès son arrivée Sylvain Pitiot avait perçu que les clones n'étaient sans doute pas les plus appropriés pour le Clos de Tart dont la diversité génétique des pieds de pinot noir devait être préservée. La sélection a été menée dès 1996 avec rigueur et elle a aboutit en 2005 à la première replantation d'une vigne à partir de pieds issus du Clos de Tart", explique Jacques Devauges. A noter que le Clos sera officiellement certifié en culture biologique sur le millésime 2018 et en biodynamie l'année suivante. "Ce n'est pas une révolution, mais une simple évolution logique. Grâce au travail fait par Sylvain Pitiot, le passage au bio s'est fait avec une facilité déconcertante", assure Jacques Devauges.

En cuverie, le Clos est généralement divisé en 8 cuves inox. Les vinifications sont conduites avec des pourcentages importants de vendange entière (40 à 85%) et durent en moyenne trois semaines, avant un élevage long de 18-20 mois à 80% dans des fûts neufs issus de 6 tonneliers différents.

Christophe Tupinier




Une dégustation historique

2005-1887... Il n'arrive pas souvent dans une vie de dégustateurs de faire de tels voyages dans le temps avec un même vin. Une dégustation qui apprend forcément beaucoup sur la Bourgogne de ces cent vingt dernières années...

2005 - 18

C'est un démarrage sur les chapeaux de roues auquel nous nous attendions il est vrai un peu. Le vin est d'une richesse fantastique, avec des arômes floraux, fruités (cerise bien noire !), beaucoup de pureté et une espérance de vie centenaire. Nous prenons là un pari qui, il est vrai, ne nous engage pas beaucoup...

2003 - 16

Le feu de l'année donne un vin à la robe presque noire et à la texture richissime, douce, enveloppée sur un lit de tanins fins et patinés. C'est gourmand et très agréable.

2002 - 17

Il nous semble que pour la première fois depuis sa naissance, le 2002 passe au-dessus du 2001 qui est pourtant l'un des « chouchous » de Sylvain Pitiot. Le nez parfumé s'ouvre en finesse. Le vin est dense, pur, réservé et très prometteur.

2001 - 16,5

On sait que 2001 est un millésime difficile tout particulièrement en raison de maturités souvent insuffisantes. Le clos-de-tart est un terroir d'exception et il fait partie de ceux, rares, qui ont magnifiquement tiré leur épingle du jeu. Le vin est charnu, pur, harmonieux... sans voir tout à fait la plénitude du 2002.

2000 - 16,5

Les 2000 sont aujourd'hui de pures merveilles par leur côté délicat, parfumé, doux et très harmonieux. Leur prévoir une longue espérance de vie serait bien risqué, mais quel délice aujourd'hui !

1997 - 15,5

Une belle surprise ! Le millésime n'a pas grande réputation et pourtant en 1997, les raisins étaient mûrs et assez sains, ce qui est un excellent point de départ. La structure est légère, fondue, avec un fruité suave et plein de charme.

1996 - 16

En 1996, il fallait réguler une récolte abondante et attendre patiemment que les raisins mûrissent par un mois de septembre ensoleillé mais frisquet. Pour son premier millésime, Sylvain Pitiot a bien travaillé et le vin est très pur, frais, fin et joliment fruité.

1996 : Sylvain Pitiot remplace Henri Perrot au poste de régisseur.

1990 - 14

Nous avons été invités à donner notre avis, franchement mitigé, sur le 1990, et un confrère parisien est intervenu, pour saluer au contraire : « La finesse très bourguignonne du 90 ». Personne ne détient la vérité et le problème ne réside pas dans la contradiction, mais dans la façon d'appréhender cette notion de « finesse » que l'on nous ressert à chaque fois pour caractériser les vins de Bourgogne. Tous les anciens textes et beaucoup de vrais grands vins, jeunes ou anciens, montrent au contraire que sans la chair, la richesse, l'onctuosité, bref la matière, la finesse n'est rien d'autre qu'un beau prétexte pour justifier la dilution née d'un excès de rendements. Dans un aussi grand millésime que 1990, le clos-de-tart nous a semblé bien court sur pattes !

1985 - 15,5

En 1985 et dans les années qui vont suivre, c'est à l'évidence la qualité du millésime qui permet au clos-de-tart de s'en sortir. Le vin s'avère chaleureux, gourmand et très agréable.

1979 - 16

Arômes grillés, toastés, presque torréfiés, complétés de notes très nobles de rose fanée. Comme les bons 79 rouges en règle générale, le vin est léger mais d'une grande douceur et très élégant.

1976 - 15,5

L'année de la sécheresse a donné des vins souvent fermes en raison de fréquents blocages de maturité par manque d'eau. Ce 1976 est bien dans le style de l'année, serré, mais avec du fond, une belle matière et un vrai potentiel de garde.

1971 - 14

« C'est la première année où la totalité de la production du clos-de-tart a été mise en bouteilles au domaine », assure Didier Mommessin. Comme vont le montrer certains millésimes plus anciens, il n'en a pas toujours été ainsi... Revenons à 1971, une belle année, mais avec de la grêle sur le clos-de-tart et au final une production très faible. Les arômes de boulangerie, de pain grillé, de cuir s'expriment facilement. Le vin manque de fond, mais n'en reste pas moins assez agréable dans un style frais et pur.

1969 : Henri Perrot remplace M. Sirot au poste de régisseur.

1966 - 18,5

Soleil généreux, petite production... Tous les ingrédients étaient réunis et ce 1966 est une merveille aux arômes de fruits confits, de caramel, d'humus, d'épices, de fleurs fanées. Le vin est gourmand, chocolaté, plein, en un mot comme en 100 : délicieux. Le début d'une série de grands millésimes parfaitement exploités par le régisseur.

1964 - 17

Nez élégant, marqué de notes florales, grillées, encore très pures. La délicatesse persiste en bouche, avec une jolie chair au grain patiné et velouté.

1962 - 15

La météo a alterné périodes sèches, humides, chaudes et froides pendant toute l'année et le vin présente un profil assez classique, avec beaucoup de sève, de vivacité en bouche et un fruité agréable.

1961 - 17,5

Une mauvaise floraison a engendré un millerandage (petites grumes) toujours très bénéfique pour la qualité, tout particulièrement avec l'été chaud et ensoleillé qui a suivi. Arômes parfumés de fleurs, de fruits confits, de pain grillé, de réglisse. La bouche allie richesse, velouté et pureté pour donner un très grand vin.

1959 - 18,5

C'est la cuvée 4 correspondant à une mise en bouteilles des vieilles vignes du clos qui nous a été proposée en dégustation dans l'énorme millésime 1959. Le vin est magique, d'une richesse magistrale, tout en conservant beaucoup de droiture et de pureté. La grande classe !

1955 - pas de note

Les regards se sont d'abord figés, perplexes... Puis, un long murmure a parcouru la salle à la vue de ce 55 à la robe d'encre et aux arômes « exotiques ». Marqué sur l'étiquette du nom du Belge flamand qui avait importé le vin en vrac et s'était « chargé » lui-même de la mise en bouteilles, ce 55 ne contenait à l'évidence pas que du clos-de-tart...

1948 - 13,5

Si nous parlons de 48, ce n'est pas tant pour la qualité du vin, correcte sans plus dans un style léger, que pour la date de floraison : 5 juillet, pour des vendanges fin octobre ; un mois plus tard que de nos jours. Quelqu'un a-t-il parlé de réchauffement climatique ?

1947 - 18

Millésime « icône », 1947 est digne ici de son prestige, mais dans un style assez différent du 47 « type » souvent marqué par la générosité, la richesse presque sucrée. Rien de tel ici, le vin présente une robe légère et une texture finement enveloppée, patinée, le tout avec un grand raffinement.

1945 - 14,5

« Le vin a été coupé », estime un confrère américain et nous avouons un doute, par rapport à la dégustation bien sûr et au fait que quelques mois après la Libération, les gens avaient probablement d'autres soucis en tête. Et puis l'été 45 était chaud, aussi ce vin charnu, au fruité frais, vivant, nous semble « naturel ».

1937 - 16

En 1937, les vignes ont souffert de la sécheresse et si le vin est dense, complexe, il n'a pas tout à fait le velouté, ni la patine savoureuse des millésimes de maturité harmonieuse, quand la pluie a su parfois s'inviter à la fête sans s'imposer...

< I > Mise en bouteilles par la Maison Bouchard Aîné (Beaune) < I >

1932 : arrivée de M. Sirot au poste de régisseur et achat du Clos-de-Tart par la famille Mommessin lors d'une vente aux enchères, au prix de 400 000 Francs de l'époque.

1929 - 18

1929 est moins cité que d'autres millésimes (99, 59, 49...) dans les grandes années en 9 et pourtant... Arômes de figues sèches, de tabac, de viande légèrement fumée, de fruits confits. La bouche allie la pureté, la finesse à une chair délicatement veloutée.

Mise en bouteilles par la Maison Chauvenet (Nuits-Saint-Georges).

1916 - 16

Dans une année difficile, le clos-de-tart s'en sort très honorablement. On n'a pas la chair onctueuse, le fruité mûr des grandes années, mais le vin se livre avec un côté minéral, frais, élégant très agréable. La maison a changé le bouchon en 2008.

Mise en bouteilles par la Maison Faiveley (Nuits-Saint-Georges)

1900 - 16,5

Après le passage du phylloxera, le vignoble venait tout juste d'être reconstitué en plants greffés sur des porte-greffe américains résistants à l'insecte. Un été agréable a bien mûri la récolte assez abondante de l'année et près de 110 ans plus tard, le vin se présente encore très fringant, pur, et délicat.

Mise en bouteilles par la Maison Yves Régnier (Morey-Saint-Denis) aujourd'hui disparue.

1887 - 18,5

La même année, la Maison Bouchard Père et Fils avait acheté l'intégralité de la production du clos-de-vougeot... L'année était belle, le clos-de-vougeot délicieux et le clos-de-tart tout aussi remarquable dans son style charnu, velouté et raffiné. Une belle page de l'histoire bourguignonne.

Mise en bouteilles par la Maison Bouchard Père et Fils (Beaune).


Autres millésimes dégustés : 1999 (14,5), 1998 (14), 1995 (14), 1993 (12), 1988 (13), 1987 (12), 1986 (13,5), 1980 (10), 1978 (13), 1975 (pas noté), 1974 (11), 1973 (12), 1970 (13,5), 1969 (14,5), 1967 (13,5), 1957 (13), 1954 (13), 1953 (12,5 - mise en bouteilles par Nicolas), 1952 (11 - mise par Nicolas), 1951 (13,5), 1950 (14), 1949 (pas de note - mise idem 1955), 1943 (12,5), 1934 (pas de note), 1928 (pas de note - mise idem 55 et 49), 1923 (13 - mise par Chauvenet), 1921 (pas de note - mise idem 55, 49 et 28), 1915 (pas de note - mise par la Maison de Riembault-Rodier, alors installée à Morey-Saint-Denis et aujourd'hui disparue), 1914 (pas de note - mise par Faiveley).


Passionnés

Michael S. Rockefeller, Doug E. Barzelay, Brian Orcutt, Steven Baum, Edward L. Peck, Stuart S. Randall. Ils sont américains, tous membres du wine committee de la Commanderie d'Amérique de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin et ce sont de grands passionnés des vins de Bourgogne. Pendant des années, ils avaient patiemment réuni la plupart des échantillons présentés dans ces pages et c'est donc grâce à eux que cette dégustation avait pu avoir lieu.


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