La disparition d'un géant !


06/01/2020

Georges Duboeuf, "Monsieur Beaujolais" est décédé samedi dernier à son domicile à Romanèche-Thorins. Avec la disparition de ce "géant" c'est toute une page de l'histoire du Beaujolais qui se tourne.

Georges Duboeuf est mort ce samedi 4 janvier en fin d'après-midi à son domicile de Romanèche-Thorins (Saône-et-Loire) suite à une hémorragie cérébrale. Il allait fêter ses 87 ans le 14 avril prochain. C'était un homme comme on en rencontre peu dans une vie de journaliste : un chef d'entreprise visionnaire sans cesse à la recherche de nouvelles idées, de nouveaux projets, un homme de communication qui créa en 1993 le hameau du vin et qui dans les années 1970-80 réussissait à faire venir chaque année dans sa région toute la "Jet Set" parisienne pour célébrer la sortie du Beaujolais Nouveau dont il a été un ardent promoteur ; un homme de goût également, fin dégustateur et gastronome ami des plus grands chefs : Paul Bocuse, Georges Blanc, etc.
Bourgogne-Beaujolais Aujourd'hui adresse toutes ses condoléances à son fils Franck, qui dirige aujourd'hui la maison Duboeuf, ainsi qu'à toute sa famille.

Retrouvez ci-dessous l'intégralité de l'interview qu'il nous avait accordé fin 2015 et publiée dans le numéro 15 de Beaujolais Aujourd'hui (octobre 2015, supplément du numéro 125 de Bourgogne Aujourd'hui).



Monsieur Duboeuf, votre maison a soufflé ses cinquante bougies en 2014. Comment avez-vous passé ce cap ?

Très bien ! Alors, il est vrai que les années se suivent et ne se ressemblent pas. Chaque millésime a son histoire, les cours fluctuent, les consommateurs, français, japonais ou anglais ont l'habitude d'acheter les vins à des prix stables, alors ce n'est jamais simple, mais on connaît tout cela, ce n'est pas nouveau et on s'en accommode. Cinquante ans, c'est long et c'est court. La vie passe vite, mais nous n'avons pas vraiment regardé dans le rétroviseur en cherchant plutôt à anticiper sur ce qui va se passer dans les années à venir.


Parlons un peu de votre stratégie en matière de vins qui est très largement basée sur le partenariat avec les vignerons, tant pour les sélections Georges Duboeuf, que pour votre gamme de vins identifiés du nom d'un domaine : Hervé Lacoque, Château des Capitans, Bernard Méziat, etc. Vous êtes finalement propriétaires d'assez peu d'hectares de vignes (cinquante environ). Pourquoi ?

De tout temps, en effet, nous avons privilégié les relations avec les vignerons sans ressentir le besoin de posséder des vignes pour produire du vin. Nous avons toujours été satisfaits du travail réalisé par les vignerons, avec lesquels nous collaborons parfois depuis deux ou trois générations alors pourquoi acheter des vignes ? Nous ne ferions pas mieux qu'eux. Une relation s'établit avec les vignerons qui prend l'aspect d'un véritable partenariat tout au long de l'année. Ce sont des relations professionnelles, commerciales et parfois même amicales voire affectives. Il faut dire aussi que cela remonte à mes débuts professionnels tout cela. Quand j'ai voulu vendre en bouteilles les pouilly-fuissé du domaine familial, j'ai créé un groupement de producteurs qui s'appelait : L'Écrin Mâconnais-Beaujolais. Je m'étais en effet rendu compte qu'il y avait une demande de vins de propriétaires, de châteaux, mais il fallait se rassembler. Nous sommes partis à quarante vignerons, en achetant la Maison Crozet à Romanèche-Thorins, une belle maison qui voulait cesser ses activités, ses bâtiments et c'est comme cela que les choses ont commencé. Alors tout au long de ma carrière, j'ai eu la possibilité d'acheter des vignes et j'ai toujours refusé... même si je le regrette un peu dans certains cas (rires).


Revenons aux sélections « Georges Duboeuf », en prenant l'exemple du Fleurie 2013 noté 16 sur 20 dans notre numéro de mai 2015 de Beaujolais Aujourd'hui. Comment est produit un vin de cette qualité ?

Les vins des sélections sont donc achetés chez les vignerons, les mêmes à 90 %, mais avant l'achat, le vin est goûté cinq ou six fois au moins, cuve par cuve, quel que soit le volume concerné. Les vins sont ensuite rentrés et redégustés pour voir ce qui va pouvoir rentrer dans la sélection Georges Duboeuf, sous l'étiquette « Fleur ». La cuvée est élaborée, assemblée. Cela prend du temps mais il faut du temps pour bien faire. Quatorze personnes, dont sept oenologues diplômés, travaillent aux sélections Georges Duboeuf. Je précise que dans ces sélections rentrent également les 10 000 à 12 000 hectolitres provenant de la centaine de vignerons adhérents à notre site de vinification de Lancié.


Donnez-vous des consignes, des conseils, dans la culture de la vigne ?

Non, non, ils sont plus forts que nous dans ce domaine. Nous faisons confiance pour la culture de la vigne, comme pour la vinification. Des oenologues de la maison vont sur place donner des conseils, appuyer techniquement avant les vendanges, pendant, mais le travail est effectué par le vigneron.


Travaillez-vous également avec des caves coopératives ?

Bien sûr oui, et je voudrais insister sur l'accord unique en France que nous avons signé avec la Cave de Saint-Étienne des Oullières (400 hectares) et la Maison Boisset (Nuits-Saint-Georges - 71). Le contrat concerne l'achat de vins, mais aussi le maintien du potentiel de production. Si un vigneron part à la retraite, veut vendre une parcelle, nous avons monté une structure qui achète la vigne et à charge pour la coopérative de trouver des bras.


En vingt ans, la situation économique a changé dans le Beaujolais et surtout dans les Beaujolais et Beaujolais-Villages où des milliers d'hectares ont été arrachés. La disparition de ce potentiel de production, de centaines de domaines, vous inquiète-t-elle ?

Cela fait mal au coeur parce que la vision du vignoble et de nos villages s'en trouve parfois détériorée et que dire des vignes abandonnées ! C'est pire que tout ! C'est inquiétant, oui, car l'hémorragie n'est peut-être même pas terminée. Dès lors qu'un vigneron n'a pas vendu une partie de son vin en primeur, il n'arrive pas à le commercialiser ensuite et c'est inquiétant. Pour en revenir avec le partenariat avec la coopérative de Saint-Étienne-des-Ouillières, le contrat est conclu pour couvrir le coup de revient à l'hectare plus un revenu décent pour le vigneron. On garantit un prix en quelque sorte et nous avons aussi quelques contrats de ce type avec des vignerons indépendants. L'idée est de sauvegarder les entreprises.


En 1995, nous vous avions demandé si le beaujolais nouveau ne « cachait » pas les crus aux yeux des consommateurs et n'était pas quelque part responsable, au moins en partie, de la crise. Votre réponse avait été négative. Aujourd'hui ?

Je n'ai pas changé d'avis. Non, cela n'a rien à voir. Le beaujolais nouveau, c'est un moment de l'année, un plaisir, un instant, mais aussi et surtout une porte ouverte essentielle pour les vins de garde : beaujolais, beaujolais-villages et les crus. C'est une suite logique. En vingt ans, les consommateurs ont beaucoup changé et ils savent faire la différence entre les vins nouveaux et les vins de garde.


Nous avons dégusté l'an dernier plus de 170 beaujolais et beaujolais-villages nouveaux 2014 et cela nous a permis de constater que ces vins avaient beaucoup changé et qu'il s'agissait souvent aujourd'hui de vins riches, souvent issus de vieilles vignes, des cuvées parcellaires, « nature », simplement mis en bouteilles plus vite. Le millésime 2015 va vite arriver, alors que faut-il dire aux consommateurs pour les convaincre d'acheter ?

Tout d'abord que c'est le moment idéal pour découvrir le dernier millésime. Si les vins nouveaux sont bons, les vins de garde le seront également. Et puis, il est évident que le style des vins a considérablement évolué depuis vingt ans et notamment grâce aux nouveaux équipements dans les cuveries. Tout le monde aujourd'hui a du matériel de chaud et de froid. Sans cela, on ne peut plus vinifier, c'est impossible.


Les vins ont changé, alors pour marquer la différence avec le passé faut-il changer le nom du beaujolais nouveau ?

Non, non, ce nom est trop connu, c'est la clef de tout alors le risque est trop grand. Cela ne serait pas bien et puis l'INAO ne serait pas d'accord.


Dans ce contexte économique encore difficile, on voit arriver des investisseurs, vignerons et négociants très renommés, de Bourgogne, du Rhône aussi et tout porte à penser qu'avec les différentiels de cours des fonciers viticoles entre ces régions et le Beaujolais, le mouvement va continuer. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?

C'est une très bonne chose ! Cela apporte une caution, c'est très valorisant pour la région de voir arriver et se développer tous ces grands vignerons et négociants.


Il y a vingt ans, vous décriviez des mentalités différentes, conviviales, ouvertes dans le Beaujolais, plus fermées dans le Mâconnais d'où vous êtes originaire et, à plus forte raison, au nord de la Bourgogne. Les deux cultures sont-elles solubles l'une dans l'autre ?

Beaucoup de choses ont changé. Certes, les vignerons du Beaujolais ont toujours eu cette envie de partager, de faire déguster les vins à l'amateur de passage et ils ont gardé cet esprit-là que l'on trouve peut-être un peu moins plus au nord mais cela reste la « grande Bourgogne » à laquelle j'ai toujours estimé appartenir. Économiquement, tout est lié et les crus du Beaujolais ont toujours eu des acheteurs-négociants importants venant de Bourgogne. Et puis tout cela évolue encore et avec les nouvelles générations, on a l'impression qu'il n'y a plus de limites.


Il y a vingt ans, vous nous expliquiez rechercher des vins « aromatiques, friands, fins... ». Ils ont bien changé vos vins depuis, ils sont devenus plus pulpeux, plus denses. Votre style a évolué ?
Mais c'est le Beaujolais dans son ensemble qui a évolué et pas seulement la Maison Duboeuf. C'est venu avec le temps, avec ces nouvelles générations qui s'informent, qui demandent, qui expérimentent, qui cherchent à bien faire. C'est important et cela présage d'un avenir meilleur pour le Beaujolais.


On voit donc arriver beaucoup de jeunes vignerons très, très motivés, ambitieux, qui commencent à vendre des vins à plus de 15 euros la bouteille. C'est une bonne chose ?

C'est même indispensable. J'étais comme cela, il y a 60 ans, alors je ne vais certainement pas critiquer les jeunes qui ont de l'ambition, qui vont chercher des clients en France et à l'étranger.


... Qui révolutionnent également le travail dans les cuveries, avec des techniques de vinification qui recherchent plus de concentration dans les vins, des durées de macération et d'élevage qui s'allongent, parfois le recours aux fûts de chêne, etc. Le gamay est-il fait pour être élevé en fûts ?

Le gamay n'est sans doute pas le cépage rouge le mieux adapté à l'élevage en fûts de chêne. Cela dépend du cru et le Moulin-à-Vent est quand même un cas à part. Des chénas, juliénas, morgons peuvent aussi être élevés en fûts, mais c'est plus difficile en fleuries ou chiroubles. Mais cela dépend aussi et surtout du millésime ; nous avons réalisé des choses superbes en fûts en 2009, un peu également en 2011, moins en 2012 et 2013.


Les macérations préfermentaires à chaud (MPC) sont apparues dans le Beaujolais il y a quelques décennies et elles ont gagné du terrain, leur objectif étant de permettre la production de vins rouges plus colorés, plus riches, plus charnus. Existe-t-il un risque de standardisation des vins du Beaujolais ?

Absolument pas. C'est tout un art de savoir utiliser la technique à bon escient. On décide au dernier moment, en voyant la vendange, en discutant, en étant à l'écoute du vin et de ce qu'il est possible de faire ; un peu, beaucoup, pas du tout... Tous les ans, c'est la même chose à la veille des vendanges sur notre site de vinification. Les gens se posent des questions par rapport aux techniques qu'il va falloir mettre en oeuvre. Tout le monde est fébrile, alors s'il s'avère que les MPC sont utiles pour extirper la quintessence du millésime, pourquoi pas, mais rien n'est systématique.


Vous avez expliqué récemment au magazine anglais Decanter que 2009 était le millésime de votre vie. C'est un millésime « rhodanien » avec des vins très colorés, riches, très loin là aussi des beaujolais gouleyants, fruités, frais. C'est aujourd'hui le style qui vous plaît ?

Sans doute oui... Je me souviens tout d'abord des vendanges avec des raisins parfaits, sans un grain de pourriture, avec un état sanitaire incroyable, à maturité idéale. Les vins avaient et ont toujours une richesse, un velouté et un équilibre magnifique dans un esprit en effet « rhodanien ».


Depuis plusieurs années, des analyses de sols sont effectuées dans les crus, les AOC régionales. Derrière tout cela, l'objectif, on l'imagine, est de créer dans quelques années une hiérarchisation des terroirs, pourquoi pas « à la bourguignonne », avec des grands crus, des premiers crus, des villages. Êtes-vous favorable à une telle démarche ?

Bien sûr, mais je me souviens que nous en avions déjà parlé il y a vingt/vingt-cinq ans lors de réunions du syndicat des Moulin-à-Vent et le président était alors Jean-Pierre Labruyère. Chez Duboeuf, nous revendiquons quelques climats sur les étiquettes, alors je suis totalement favorable à la démarche.


Certains confrontés aux difficultés voudraient tester, voire produire avec d'autres cépages, la syrah, le gamaret... Le gamay est-il un problème ?

Il faut toujours faire des recherches et nous avons d'ailleurs un organisme de pointe dans le Beaujolais avec la Sicarex, mais il faut absolument dire que le gamay n'est pas un problème, surtout pas !


Le Hameau du Vin a été créé en 1993, à Romanèche-Thorins, et cela reste un exemple en France en matière d'oenotourisme. Suscite-il toujours autant d'intérêt dans une société, je parle de la France, où l'on a pourtant souvent tendance à diaboliser le vin ?

Cela reste une grosse affaire qui emploie plus de 20 personnes en étant ouverte 7 jours sur 7. Cela marche toujours très bien, avec 60 000 visiteurs environ par an, des nouveautés chaque année et nous avons vraiment un public de 7 à 77 ans et de plus en plus international. Vous savez, j'ai aménagé mon premier caveau de dégustation à Chaintré, dans un garage du domaine familial, à 15 ou 16 ans. Cela a commencé comme cela. Pour moi, le vin est un plaisir qui se partage et c'est toute l'histoire du hameau : faire venir des gens, partager, discuter avec eux.


Notre question traditionnelle pour terminer. Quels sont vos plus grands souvenirs de dégustation ?

Il y en a tellement et je retiens le dernier, qui s'est passé en Bourgogne, chez Madame Bize-Leroy. J'ai eu la chance d'être invité au milieu des plus grands spécialistes du vin au monde pour déguster des 1955. C'est le chambertin qui m'a le plus marqué par sa finesse, son élégance, sa race, son caractère. C'est à se mettre à genoux. J'ai d'autres souvenirs merveilleux de côtes-rôties de Marcel Guigal.


Et le Beaujolais ?

Beaucoup bien sûr et même si je ne devrais pas dire cela, je le ressens plus avec les moulin-vent, même si on peut avoir des choses merveilleuses dans d'autres crus.


Propos recueillis par Christophe Tupinier



Repères

14 avril 1933 : Naissance à Crêches-sur-Saône (71).

1952 : Entrée dans l'exploitation familiale viticole et agricole, à Chaintré (71).

1954 : Façonnier - embouteilleur.

1956 : Création d'un groupement de producteurs « L'Écrin Mâconnais-Beaujolais » (rassemblant une quarantaine de vignerons de toutes les appellations de la région).

Mars 1957 : Mariage avec Melle Rolande Dudet.

Décembre 1957 : Naissance de sa fille Fabienne.

Novembre 1960 : Naissance de son fils Franck.

Début des années 1960 : Embouteillage à façon et commercialisation de ses vins mis en bouteilles. À la rencontre des grands restaurateurs : Paul Blanc, Paul Bocuse, Jean et Pierre Troisgros, Gaston Brazier, Michel Brazier, Michel Guérard, Gaston Lenôtre, Raymond Oliver, Paul Haeberlin.

Septembre 1964 : Création des Vins Georges Duboeuf, début de l'activité de négoce.

Années 1980 : Arrivée du Beaujolais en Amérique du Nord, Australie puis au Japon.

1993 : Ouverture du Hameau du Vin, le premier parc dédié à la vigne et au vin.

14 avril 2000 : Remise de la légion d'honneur par Paul Bocuse.

2001 : Ouverture de la Gare du Vin.

2003 : Inauguration du Centre de Vinification et du « Jardin en Beaujolais ».

2010 : Prix national de l'oenotourisme.

2012 : Ouverture du premier cinéma dynamique en Beaujolais (le ciné'up).


retour