Plus de 30 % des chefs d’exploitation viticole sont aujourd'hui des femmes (photo Bénédicte Manière).

Elles ont ouvert la voie

À l’occasion des 25 ans de l’association Femmes et Vins de Bourgogne, retour sur la période charnière qui a vu les femmes du vin passer progressivement de l’ombre à la lumière. Pour illustrer cette époque, nous mettons en avant le parcours de douze pionnières dont la personnalité a marqué, et marque encore, la Bourgogne viticole.

Dans un monde agricole historiquement dominé par des hommes, la vigne ne fait pas exception. « Quand, avec ma sœur, nous avons rejoint le domaine en 1988, il y avait encore des caves interdites aux femmes ! », témoigne Marie-Andrée Mugneret, du Domaine Mugneret-Gibourg. C’est paradoxal, quand on sait que les femmes ont de tout temps été indispensables aux domaines. « Elles ont toujours travaillé dans les vignes, organisé la vie du domaine, géré la comptabilité… Mais dans l’ombre. La reconnaissance était pour le mari, qui gérait officiellement. C’est une situation qu’on peut voir encore aujourd’hui », témoigne Virginie Taupenot, cogérante du Domaine Taupenot-Merme et ex-présidente de l’association Femmes et Vins de Bourgogne.

Le vrai décollage de la féminisation des postes clés intervient dans les années 1980, entraîné notamment par les pionnières présentées dans les pages qui suivent. Un phénomène de fond lié à l’évolution des mentalités, mais qui ne s’est pas fait sans heurts. « Nos pères pouvaient être durs avec nous. Un garçon qui reprenait l’exploitation, c’était normal. Une femme, elle, devait faire ses preuves », relate Virginie Taupenot.

Une filière mixte… à deux exceptions près

Aujourd’hui, la féminisation des postes à responsabilité est largement actée. D’après Vin & Société, « 1/3 des œnologues, plus de 30 % des chefs d’exploitation viticole et 50 % des élèves en œnologie sont aujourd’hui des femmes ». Les exceptions ? « Le secteur de la mécanique, des tracteurs, encore très largement masculin », analyse Ludivine Griveau, régisseuse des Hospices de Beaune et première femme à ce poste. « Nous sommes aussi sous-représentées dans les instances professionnelles », remarque Virginie Taupenot.

Mais pour Ludivine Griveau, « aujourd’hui, la plus importante des barrières est entre nous et nous-mêmes : c’est le sentiment, sournois, de ne pas être légitimes. Certes, cela nous porte, nous amène à plus d’exigence. Mais maintenant, il faut se le dire une fois pour toutes : il n’y a pas d’erreur de casting ».

 

Femmes et Vins de Bourgogne

Une association « pour le partage, pas pour la revendication ».

Fondée en 2000 à l’initiative d’Anne Parent, l’association Femmes et Vins de Bourgogne a pour objectif de fédérer vigneronnes et techniciennes. « Ce n’est pas une association féministe, mais un espace d’échanges », tient à préciser la vigneronne de Pommard. « On s’entend car on a les mêmes problématiques, les mêmes craintes, et une facilité à les évoquer ». Christine Dubreuil, vigneronne à Pernand-Vergelesses et actuelle présidente de l’association, se félicite de son évolution : « Nous comptons désormais quarante membres, et prévoyons deux à trois adhésions supplémentaires en 2026. C’est un plaisir de voir désormais des filles d’adhérentes historiques nous rejoindre ».

Les membres actuelles de Femmes et Vins de Bourgogne.

 

 

Les pionnières

Représentatives d’un changement d’époque, ces personnalités ont inspiré – et inspirent toujours – la Bourgogne viticole. Elles ont accepté de se confier sur leurs parcours respectifs.

[Note : Notre vignoble regorge de vigneronnes talentueuses qui auraient amplement mérité leur place dans ce dossier. Toutefois, afin de privilégier la qualité et la profondeur de chaque portrait, nous avons fait le choix de limiter notre sélection à douze d’entre elles. Par ailleurs, la disponibilité de certaines professionnelles n’ont pas toujours permis d’aboutir à un entretien. Ce dossier ne prétend donc pas à l’exhaustivité, mais se veut le reflet d’une belle diversité de parcours. Bonne lecture.]

 

 

Laurence Jobard – Maison Joseph Drouhin (Beaune)

La pionnière des pionnières

(Photo : Bénédicte Manière).

« On était deux sœurs, mes parents n’avaient pas de garçons qui allaient reprendre les vignes… Leur grand désespoir ! ». Jeune femme, Laurence Jobard comprend vite que la carrière dans le vin dont elle rêve nécessitera un pas de côté. À la fin des années 1960, elle met de côté le domaine familial de Pommard et contacte la fac d’œnologie de Dijon… qui la décourage. « On m’a répondu que c’était réservé aux garçons ! », se souvient-elle. Il faut dire qu’à l’époque, « on n’osait même pas rentrer dans une cave en tant que femme, c’était interdit ! ». Une autre porte qui se ferme… Et Laurence Jobard emprunte la fenêtre : direction la fac de biochimie. Matière qu’elle finit par enseigner au lycée agricole de Beaune. « À ce moment, j’apprends que la Maison Drouhin cherche quelqu’un pour monter son labo d’analyses. Je postule immédiatement ». Robert Drouhin la recrute ; il découvre vite ses talents de dégustatrice. Et lui donne carte blanche. « Me voilà jeune cheffe de cave, à gérer une équipe d’hommes ! », sourit la vinificatrice. Nous sommes en 1976.

Deux carrières, deux transmissions

Et le courant passe. « J’étais une femme avec laquelle ils pouvaient discuter, qui se donnait la peine de leur expliquer pourquoi il fallait travailler comme ça et pas autrement. Ça s’est très bien passé. On s’est vite aperçu qu’une femme pouvait très bien s’occuper de la cave ». Soucieuse d’asseoir sa légitimité, Laurence Jobard a décroché entretemps son diplôme d’œnologie. Devenue pilier de la Maison Drouhin, elle finit aussi par s’occuper du domaine familial de Pommard, avec sa sœur Mireille. En parallèle, elle investit avec son mari Roger en Côte Chalonnaise. C’est aujourd’hui leur fille, Claudie, qui vinifie les deux parcellaires réunis. Quant à la Maison Drouhin, une forme de transmission s’est aussi opérée. « Véronique [Drouhin, ndlr] venait très jeune au labo pour déguster, et a fini par se prendre de passion pour le métier. Je l’ai accompagnée à ses débuts ». Les portes des caves étaient fermées aux femmes en Bourgogne. Laurence Jobard les a laissées grandes ouvertes.

 

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