Accueil Actualités Becky nous a quittés !

Becky Wasserman dans le numéro 114 de Bourgogne Aujourd’hui

 

 

La nouvelle nous est arrivée par un simple message envoyé par un vigneron : “Becky est morte”. Becky Wasserman, une new-yorkaise qui avait fêté en janvier dernier ses 84 ans était arrivée en France en 1968 pour finalement créer en 1979, à Beaune, sa société le Serbet. Elle exportait des vins de Bourgogne aux USA depuis des décennies et elle fait partie de ces découvreurs de talents qui ont contribué dans les années 1980-90 à lancer sur le marché américain toute une génération de jeunes vignerons aujourd’hui quinquagénaires, voire sexagénaires, qui ont secoué très fort le cocotier bourguignon en produisant des vins de qualité et en les vendant eux mêmes en bouteilles.

Nous lui avions consacré la rubrique “rencontre” du numéro 80 de Bourgogne Aujourd’hui sorti en janvier 2008.

Son propos est toujours parfaitement d’actualité.

 

Expliquez-nous ce qui fait le principe de votre métier d’exportatrice de vin ?

Il s’agit principalement de représenter les domaines avec lesquels nous travaillons sur notre marché principal : les Etats-Unis. Il faut passer beaucoup de temps avec les clients, les clients des clients, etc. C’est une espèce de service après-vente dans un sens raffiné du terme. Nous suivons les vins que nous exportons, nous les présentons sur toute la chaîne : de l’importateur ­jusqu’au consommateur, je n’aime pas ce mot mais je n’en vois pas d’autres.

 

Vous recevez également, ici même, à Beaune ?

Nous recevons jusqu’à 60 à 70 personnes au cours du mois : sommelier, vendeur, amateur, etc. La Bourgogne, avec tous ses terroirs, a constamment besoin de quelqu’un pour donner des explications. Les gens viennent pour voir les fameuses vignes et les personnes qui font le vin. Souvent, ils n’imaginent pas vraiment le paysage. Il y a toujours, en arrière fond, cette question de savoir si les terroirs ­existent ou pas.

 

Quelles sont les interrogations que suscite la Bourgogne ?

Est-ce vrai que les bourgognes ne vieillissent pas ? Certaines personnes ont écrit à une époque que la vie d’un bourgogne est assez courte. Ou encore : pourquoi les bourgognes ont tendance à avoir des périodes pendant lesquelles ils se resserrent au cours de leur évolution ?

 

Et qu’est-ce que vous répondez à cela ?

Je réponds que les bourgognes sont en quelque sorte des « anti-produits ». Lorsqu’ils sont vinifiés d’une façon naturelle, ils ont un côté humain. Et il faut absolument savoir apprécier cet aspect parce que c’est merveilleux, même si pour un « consommateur » cela peut être déstabilisant.

 

Est-ce qu’il y a des évolutions dans les attentes des amateurs ?

Il y a maintenant les personnes qui s’intéressent uniquement aux premiers et aux grands crus et les autres… Les grands crus, vous le savez, ne représentent qu’une petite partie de la production de la Bourgogne. Ils sont, pourrait-on dire, la proie de ce qu’on appelle les « collectionneurs ». Leurs questions tournent souvent autour de la cote du millésime, du potentiel de garde.

 

Pour vous ce sont de vrais amateurs de vins, ou simplement des gens qui ont de l’argent à dépenser ? Il s’agirait alors d’un phénomène de grand luxe, élitiste ?

(Soupir et sourire entendu) On est dans un phénomène spéculatif, de grand luxe, exactement…

 

Revenons sur votre parcours : une femme américaine de votre génération qui se passionne pour le vin, cela n’était pas courant. Comment l’expliquez-vous ?

Je suis arrivée en 1968 à Saint-Romain (Ndlr : village de la côte de Beaune) avec deux enfants, un mari artiste-peintre et ma mère d’origine hongroise. J’étais la femme d’un artiste, une créature grise et soumise (rires). J’ai réalisé que je devais devenir financièrement indépendante. J’ai commencé à ­travailler pour la tonnellerie François Frères pour ses exportations aux Etats-Unis et parallèlement je vendais un peu de vin.

 

Vous aviez déjà un goût pour le vin auparavant ?

Oui, mon ex-mari avait une cave magnifique. Pour moi tout ce qui était français était superbe : la cuisine, l’art, la musique. Je suis francophile depuis toute petite. J’ai eu un prof de français admirable et pour moi tout ce qui était français était bon, sans réserve.

Les vins de Bourgogne n’étaient pas aussi demandés que maintenant aux Etats-Unis ?

Oui, c’est vrai, il y avait une méfiance vis-à-vis du pinot noir. Et cette question, que l’on entend encore : pourquoi la Bourgogne est si compliquée ? Aujourd’hui nous vivons dans un monde de simplification. Mais il y a eu une fascination assez soudaine pour nos deux cépages “interprètes”. Un avènement des goûts plus individuels. Mais il faut aller plus loin avec cela. Il faut toucher la personne qui va savoir apprécier des vins avec une personnalité propre. Mon fils aîné, qui est consultant pour la société, est sept mois de l’année sur la route aux Etats-Unis…

 

Le besoin de simplification, c’est pour vous toujours un problème actuellement ?

Oui, mais il ne faut pas céder à ces considérations franchement commerciales. Qu’est-ce qu’on va supprimer : les noms des premiers crus ? Il y a des moments dans la vie où il faut donner un peu pour recevoir, s’intéresser pour comprendre. Les importateurs qui se spécialisent dans les vins de Bourgogne sont des gens passionnés.

 

Sur quels critères sélectionnez-vous vos vins ?

C’est un mot peut-être bête, mais pour moi, il faut qu’un vin soit honnête. Un vin d’ici ne doit pas prétendre être d’ailleurs. On ne cherche pas non plus les bêtes de concours. On veut simplement que le vin parle d’où il vient. Nous n’avons pas de principes, comme par exemple, l’élevage en fût neuf… Nous travaillons en équipe. Il faut qu’il y ait un consensus. Nous recevons les échantillons ici. Ensuite nous allons sur place au domaine. Les gens savent ce que l’on recherche. J’ai parfois des conseils de gens qui me disent : tiens, tu devrais aller voir tel domaine.

 

« Nous ne vendons pas ce que nous ne buvons pas ». C’est votre devise. Expliquez-vous ?

Nous sommes six à déguster. S’il y en a deux qui font la grimace, ça ne peut pas marcher. C’est très rare qu’il y en ait quatre qui disent « waow ! » et deux qui fassent « baah ! ». Si on n’aime pas un vin, on ne peut pas le vendre, le défendre. Je le dis par expérience !

 

« Aunt Becky » (Tante Becky), c’est ainsi que vous vous présentez sur votre site internet. Pourquoi ?

En famille, on parle des tantes comme de personnes qui donnent des conseils, un avis sur toute sorte de sujet. « Comment est-ce que je peux regagner le cœur de mon amoureux, etc. » L’idée était d’avoir une rubrique sur le site pour répondre à des questions simples mais importantes.

 

On sent que pour vous l’humour est important dans le vin. Pourquoi ?

J’ai toujours pensé que c’était très important de rire. Lorsque l’on fait une dégustation devant des étrangers, ils sont tous un peu sérieux. Si on ne peut pas les mettre à l’aise ils ne dégustent pas bien. Le vin est quelque chose d’agréable tout de même ! Et je trouve que les sites de vin sont souvent ennuyeux, non ?

 

Pour vous c’est un bon remède contre le côté intimidant du vin ?

Oh oui ! La Bourgogne ne doit pas être intimidante. Une autre question que l’on me pose : est-ce qu’il me faut un verre spécial pour les vins blancs, un autre pour les rouges et un troisième pour les vins vieux… Mais mon dieu, je ne boirais plus si c’était comme ça !

 

Est-ce également un remède contre le côté élitiste du vin ?

Moi je ne peux pas me permettre de me payer des grands crus. J’ai un salaire français, je paie des impôts en France. Donc j’explique aux gens comme moi que l’on peut avoir un ­plaisir extraordinaire avec un bourgogne tout simple, soigneusement fait. On peut construire une cave avec un budget raisonnable.

 

Dans vos références, il y a finalement peu de grands crus ?

Il y en a. Mais nous ne choisissons pas nos domaines parce qu’ils ont des grands crus. La gamme est très large (…) Ce n’est pas parce que vous avez un petit budget que vous n’avez pas de goût. Je veux que les personnes qui n’ont pas de ressources énormes voient la Bourgogne autrement qu’au travers des premiers crus et grands crus inaccessibles, destinés à des personnes qui ont des moyens importants. C’est ainsi que l’on peut attirer des jeunes à boire du vin. C’est tout de même la préoccupation de pays comme la France ou l’Italie.

 

Comment expliquez-vous l’engouement actuel pour les vins de Bourgogne ?

C’est le même mouvement qui voit maintenant beaucoup de gens adhérer à une démarche comme Slow Food. On ne veut pas que les abeilles disparaissent. On souhaite que les derniers tigres soient protégés sur cette planète. Il faut à tout prix préserver ce qui a un peu de personnalité. J’ai 70 ans, et après une carrière pas toujours facile je peux dire que cela en vaut la peine. La Bourgogne fait partie des régions viticoles qui ont une personnalité affirmée.

C’est un peu défensif comme discours.

 

Pensez-vous que la Bourgogne soit menacée ?

Peut-être.

 

Par quoi ?

Par une pression commerciale qui souhaite la simplification. La Bourgogne ne doit pas devenir comme « Chanel n°5 ». Imaginez « Bourgogne premier cru n°3 ». Mais ce sont sûrement les préoccupations de quelqu’un de mon âge…

 

Au niveau qualitatif la Bourgogne va dans le bon sens pour vous ?

Oh oui ! C’est certain. La qualité a tellement augmenté en dix, quinze ans. Le plus spectaculaire est au niveau du travail du sol.

 

Pour vous est-ce que les bons producteurs savent faire des bons vins tous les ans ?

Oui, bien sûr. On peut avoir des millésimes affreux, comme 1975, où il pleut tout le temps. Alors là il n’y a rien à faire, pas de ­raisins valables. Mais ce sont des exceptions.

 

La cote des millésimes c’est quelque chose que vous déplorez ?

Bien sûr, c’est exagéré. Quand vous avez un millésime comme 2005, vous passez votre temps à répondre au téléphone : « non, je ne peux pas en avoir ». Le  vrai travail commence pour les autres millésimes. Il faut faire déguster et être à l’écoute…

 

 

 

 

 

 

 

Propos recueillis par Laurent Gotti

 

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