Accueil Actualités Jacques Dupont Acte 2 : la « mondialisation » du goût des vins français m’inquiète !

publié le 10 janvier 2014

Jacques Dupont Acte 2 : la « mondialisation » du goût des vins français m’inquiète !

 

Depuis un quart de siècle, Jacques Dupont, aujourd’hui journaliste à l’hebdomadaire Le Point est un observateur attentif des évolutions positives et négatives du vignoble français. Progression de la qualité, retour des vignerons au travail des sols, émergence d’un goût “international”, renaissance de la Bourgogne, flambée des prix… Jacques Dupont nous dit tout sur ce qui va mieux et sur ce qui ne va toujours pas dans nos vignobles.

Vous en êtes un observateur attentif du monde du vin depuis près de 30 ans. Qu’est-ce
qui vous a le plus marqué pendant cette période ?

L’évolution la plus positive est le retour à la
vigne et la prise en compte qu’un grand terroir, c’est d’abord ce que va en
faire l’homme. J’ai commencé d’écrire sur le vin au milieu des années 1980 en
pleine période de “l’oenologie Reine”. En rentrant dans un domaine ou un château
on te montrait les cuves inox, le pressoir, la thermorégulation, le sol
carrelé… mais jamais les vignes. Aujourd’hui les jeunes qui reprennent les
entreprises s’occupent d’abord des vignes et le développement des conversions à
la viticulture biologique, biodynamique… est évidemment quelque chose de très,
très positif. Alors, il y a des excès, et si les alcools montent aujourd’hui
dans les vins, c’est sans doute en partie parce que l’on a trop baissé les
rendements, trop effeuillé, etc. La seconde évolution, c’est la prise en compte de la
commercialisation. Quand j’ai commencé, prononcer le mot marketing dans le vin
était plus qu’une insulte, un blasphème. Quelques crises sont passées,
la concurrence mondiale est arrivée et il a bien fallu se “bouger”. J’ai eu peur
que toutes ces petites PME du vin disparaissent et je me rends compte qu’il
n’en est rien ; les gens se sont mis à vendre leurs vins avec dynamisme.

Deux points positifs et rien de négatif ?

Si, la conséquence de tout cela a été l’émergence
d’un goût « international » censé permettre de mieux vendre les vins,
ce qui était et ce qui est toujours à mon sens une profonde erreur. Ce qui fait
l’originalité des vins français, c’est leur fraîcheur et pas de ressembler à des vins de Californie ou du Chili.

Les vins sont-ils meilleurs aujourd’hui qu’il y a
30 ans ?

Globalement oui, mais encore une fois, j’insiste,
j’observe une « mondialisation » du goût des vins français qui
m’inquiète. Sans vouloir polémiquer, les vins de la rive droite* de Bordeaux ne
correspondent pas forcément toujours à l’image que j’attends du vin et le
classement récent des grands crus classés de Saint-Emilion démontre que la
question est loin d’être réglée (rires). Les Bourguignons ont aussi fait des
bêtises mais moins.

Beaucoup disent qu’ils se sont vite affranchis de
la tutelle de Robert Parker, dès le début des années 1990, et que cela a été leur
chance. Partagez-vous cette analyse ?

Absolument oui ! A une époque en Bourgogne, il
fallait faire des pinots noirs de la couleur des cabernets sauvignons, des
vins blancs gras comme des chardonnays de Californie, alors que les Californiens
rêvaient de faire des vins comme en Bourgogne. Bon, les Bourguignons ont pris
des “claques”, notamment avec les oxydations prématurées en blancs, et ils ont
vite réagi dans le bon sens.

Restons sur ce problème de standardisation des
vins français. Le pire est-il derrière nous ou pas encore ?

Bordeaux, la vallée du Rhône avec Châteauneuf du Pape en
tête, les sucres en Alsace… On est toujours au coeur du problème. Bon, essayons quand même quand même d’être positif. La réhabilitation des cépages anciens dans le
sud-ouest de la France, c’est très positif ; on a mis de côte le
chardonnay, les cabernets, le merlot et on retrouve des goûts disparus. En
Bourgogne, on revient à des chardonnays frais qui ressemblent à des vins blancs de
Bourgogne. En pinot noir, l’optique de recherche de concentration du début des
années 1990 est très loin derrière nous et les vignerons ont compris
que les gens attendaient avant tout de la finesse d’un vin rouge de Bourgogne.
Je suis également optimiste en Champagne où l’on réhabilite le terroir :
les villages, les crus, les parcelles.

La Bourgogne était très critiquée il y a 30 ans.
Elle est aujourd’hui adulée pour deux raisons  et en premier lieu son rôle de
« résistante » à la standardisation du goût. Elle aussi pour
beaucoup un exemple en matière de rapport intime entre un vin et un terroir.
Tout ceci est-il mérité ?Deux choses m’embêtent en Bourgogne : les prix
et le fait qu’il n’y ait jamais de vins à vendre dans les grandes appellations.
Sinon, oui, tout ce que vous dîtes est justifié.  Aujourd’hui, on goûte des choses
merveilleuses en Bourgogne. En 30 ans, la Bourgogne est passé de ce que Claude
Bourguignon appelait « un vignoble aux sols aussi vivants que ceux du
Sahara », à un laboratoire à ciel ouvert, où beaucoup des plus grands
domaines sont passés à la viticulture “bio”. C’est vraiment formidable !

Vous évoquez les prix des vins. Ils ont
sérieusement augmenté à Bordeaux et en Bourgogne, au moins chez les grands, depuis
quelques années. N’est-ce-pas une conséquence inévitable de la mondialisation
du commerce ?

Oui, mais avec une nuance de taille : en
Bourgogne, pour trouver un vin de grande qualité à moins de 10 euros TTC
départ-cave, il faut se lever tôt, alors qu’à Bordeaux c’est très facile et
avec des volumes importants.

Une affaire retentissante de faussaire en grands
vins de Bourgogne et de Bordeaux (lire articles joints) vient d’être jugée à New-York. Comment
voyez-vous cela ? 

Avec les grands vins, on est rentré dans le domaine
du trafic de luxe. On fait des faux grands crus de Bourgogne ou de Bordeaux
comme on fait de fausses montres Cartier. Ceci étant, ces fraudes aux grands
vins ont toujours existé, même s’il est clair qu’avec l’augmentation des prix
les trafiquants risquent d’être de plus en plus actifs.

L’image de Bordeaux et de la Bourgogne
pourrait-elle être salie si des affaires de ce type venaient à se
multiplier ?

Je ne crois pas. Cela va sans doute faire baisser
les prix dans les ventes aux enchères, mais pour ceux qui achètent directement
dans les domaines en Bourgogne cela ne va rien changer.

Deux questions plus personnelles : Quels vins avez-vous servi pour les fêtes et quels
ont vos plus grands souvenirs de dégustation ?

Pour le jour de l’an, je réuni toujours une
quinzaine d’amis et on se “balade” un peu dans le monde du vin, même si la Bourgogne
et Bordeaux gardent une place prédominante. Il y a quelques années, des amis
sont arrivés avec sous le bras une bouteille de La Tâche 1957, grand cru
fabuleux mais millésime qui n’est pas resté dans l’histoire. Le vin avait été
acheté aux enchères. J’avais débouché en face du « gros matériel »,
type premiers grands crus classés de Bordeaux. Cette Tâche était
une pure merveille, la meilleure bouteille de la soirée, avec ce côté rose
séchée, j’appelle cela « sac à main de grand-mère » que l’on trouve
sur les grands vins du domaine de la Romanée-Conti. C’est probablement mon plus
grand souvenir de plaisir, à coup sûr ! Ceci étant, je suis aussi journaliste. J’aime le vin
et il y a le plaisir journalistique de découvrir. Si je trouve un muscadet sur
lies extraordinaire à moins de 7 euros, je suis ravi et je vais essayer d’en
faire profiter mes amis et ceux qui me lisent.
*Vignobles du Libournais : Pomerol, Saint-Emilion…

Propos recueillis par Christophe Tupinier

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