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publié le 13 mars 2015

Les Saint-Georges, fleuron de Nuits !

 

Quand à la fin du XIXème siècle les villages de Côte-d’Or eurent le droit d’ajouter à leur nom celui du terroir le plus prestigieux de leur vignoble, Puligny devint Puligny-Montrachet, Chassagne, Chassagne-Montrachet, Aloxe, Aloxe-Corton, Gevrey, Gevrey-Chambertin, Chambolle, Chambolle-Musigny, Vosne, Vosne-Romanée, Morey, Morey-Saint-Denis et Nuits, Nuits-Saint-Georges. Logique, si ce n’est que tous les autres climats cités ci-dessus (montrachet, corton, chambertin, musigny, la romanée, clos-saint-denis) sont devenus des grands crus à la création des AOC, au milieu des années 1930… sauf les Saint-Georges qui restent aujourd’hui encore le climat le plus réputé de Nuits, mais toujours classé en premier cru. Il y a quelques années de cela, les vignerons de l’appellation ont donc voulu réparer cette forme d’injustice en engageant le long processus d’un classement des Saint-Georges en grand cru.
Dans son numéro 109 paru en décembre 2012, Bourgogne Aujourd’hui avait consacré un dossier complet aux Saint-Georges (climat dans lequel les Hospices notamment sont propriétaires), dans le cadre bien sûr du lancement de ce dossier de classement. Voici ce dossier avec : l’article historique écrit à l’époque par Jacky Rigaux, écrivain Bourguignon fin connaisseur des terroirs, une analyse de la géologie du lieu avec Benjamin Bois, enseignant-chercheur à l’Université de Bourgogne et les conclusions d’une dégustation de plus de trente échantillons de Saint-Georges, entre 2009 et 1970.

Le lieu-dit Les Saint-Georges est
un des climats emblématiques de la côte bourguignonne. L’idée de délimiter les parcelles est fort
ancienne en Bourgogne. Initiée par les premiers moines bénédictins établis ici
dès le VIème siècle, elle fut affinée par les Clunisiens, puis par les Cisterciens, confirmée par les grands ducs de Bourgogne, pour
s’imposer, avec leur hiérarchie, comme clé de voûte moderne des appellations
bourguignonnes au XVIIIème siècle, générant un premier classement au XIXème siècle dont s’inspirera l’organisation du vignoble en quatre niveaux
au XXème siècle.

On sait en effet, depuis
longtemps, qu’il y a une
hiérarchie dans chaque vignoble. Les meilleurs climats enfantent
régulièrement, avec constance, des vins plus colorés, de grande intensité
aromatique et gustative, très consistants, longs en bouche, aptes à un long et
harmonieux vieillissement, des vins qui épousent l’originalité de leur lieu de
naissance, des vins qui ont une identité affirmée. On retrouve mention des
climats les plus célèbres dans de nombreux écrits. Dom Denise, au XVIIIème siècle, évoquant les meilleures parcelles du vignoble bourguignon,
cite trois climats dans le finage de Nuits : Les Saint-Georges, Les Didiers,
Les Vaucrains: « Tous les
vins qui viennent de ces climats sont excellents »écrit-il. Jules Lavalle, en 1855, dans son ouvrage aujourd’hui
encore de référence, Histoire et Statistique de la vigne et des grands vins de la Côte-d’Or, classe Les Saint-Georges dans les plus grands climats de Bourgogne. Au XIXème siècle, les
principaux villages de la côte
adjoindront la mention de leur climat emblématique à leur nom ! Nuits sera
l’un des premiers à le faire, dès 1892.

Le classement moderne des vignobles
de Bourgogne, dans les années 1930, à la naissance des AOC, s’appuiera sur la
longue histoire des climats et consacrera leur hiérarchie. Ainsi naquirent les grands
crus et les premiers crus,
héritiers des plus fameux climats repérés depuis des siècles. Si les vignerons
de Nuits Saint-Georges ne demandèrent pas de grands crus, c’est pour des
raisons fiscales et pour des raisons éthiques. Le syndicat d’appellation
d’alors ne souhaita pas établir une hiérarchie au sein des meilleurs lieux-dits. De surcroît, le
prestige de Nuits-Saint-Georges était très grand et classer des climats en
grand cru aurait éclipsé la mention du nom du village sur l’étiquette. Si les
vignerons de l’appellation demandent aujourd’hui le classement en grand cru du
climat Les Saint-Georges, c’est pour réparer une anomalie historique. Avec la
demande de classement de la côte
bourguignonne au patrimoine
culturel mondial de l’UNESCO, Nuits-Saint-Georges, qui a quand même donné son
nom à une côte, doit
pouvoir compter sur un « vaisseau amiral ».

Un climat majeur

La parcelle nommée Saint-Georges correspond à l’un des plus anciens climats créés en Bourgogne, dans l’un des plus
anciens vignobles de la côte
bourguignonne, comme l’archéologie le révèle, celui de Nuits… qui devient Nuits-Saint-Georges
en 1892. La côte qui compte
le plus grand nombre de grands crus a pris pour nom Côte de Nuits. En 1855,
Jules Lavalle, dans son célèbre livre, écrira : « Les noms de
Romanée, de Vougeot, de Saint-Georges, de Chambertin, de Corton, de Montrachet,
de Richebourg, etc., ont
fait depuis de longues années le tour du monde… ».Tous
ces climats cités par Jules
Lavalle ont été classés grands crus… sauf Les Saint-Georges. Ces derniers
méritent de les rejoindre, car ils ont largement contribué à forger cette
conviction qu’il existe un lien étroit entre le lieu où pousse la vigne et le
goût qui en naît, générant la création de cette mosaïque de climats à la
diversité exceptionnelle.

Si l’histoire de la cité de Nuits
est ainsi fort ancienne, celle des Saint-Georges ne l’est pas moins… Elle
débute avec l’histoire de Georges de Lydda, né en Cappadoce aux environs de 275
après J.-C. dans une
famille chrétienne. Officier dans l’armée romaine, la légende rapporte que,
traversant la ville de Sitcha dans la province de Libye, il la débarrassa d’un
dragon qui dévorait les animaux et terrorisait les habitants. Ces derniers lui
donnaient deux moutons à manger, mais quand ils vinrent à manquer, ce sont des jeunes gens qui
les remplacèrent. Georges arriva le jour où le sort tombait sur la fille unique
du roi ! Après un combat acharné avec le dragon, il finit par le blesser sérieusement et ce
dernier suivra la princesse comme un chien fidèle jusqu’à la cité…

À la suite de la publication des édits contre les chrétiens,
Georges subit un martyr effroyable, brûlé, ébouillanté, broyé sous une roue…
mais survécut miraculeusement, avant d’être finalement décapité. Par la suite, des missionnaires voulant
récupérer la dépouille de Saint-Vincent en Andalousie, ne purent retrouver que
celles de Georges, Aurèle et Natalitia… Les ramenant de Cordoue à l’Abbaye de
Saint-Germain-des-Prés, ils firent halte à Argilly, près de Nuits, qui en
dépendaient, et y laissèrent finalement le corps des martyrs. Une légende
populaire rapporte que Georges reposerait sur les bords du Meuzin qui coule à
Nuits-Saint-Georges…

Quoi qu’il en soit, légende et
histoire confondues, le
climat du nom de Saint-Georges serait attesté dans des documents dès l’an 1 000,
mais comme, le Clos de Bèze, à
Gevrey-Chambertin, il existait déjà au moins depuis le VIIème siècle !
Jules Lavalle écrit en 1855 que le climat Les Saint-Georges : « paraît avoir été donné, en 1023, par Humbert,
archidiacre d’Autun, et Élisabeth,
sa soeur, dame dudit lieu, en dotation au chapitre de Saint-Denis, fondé par eux à Vergy la
même année ». En 1444, le chapitre
collégial de l’église Saint-Denis de Vergy fait dresser le « cercle des rentes » et y fait
mention d’un cens qui lui est dû pour quatorze ouvrées sises « en Saint-Georges ». Patrice Beck
confirme que ce climat est souvent cité dans plusieurs listes parcellaires de Nuits
tout au long du Moyen-Âge
(Les Clos du Prince, Annales de Bourgogne, t. 73, 2001, p. 103-116).

Au même rang que le
Montrachet et le Chambertin

Au chapitre intitulé « Description
de la côte de Bourgogne
en fonction de la différente qualité de ces vins », Dom Denise écrit au XVIIIème siècle que « Les vins de la Côte de Nuits (elle est déjà
nommée ainsi !) se composent des vins de Nuits, de Premeaux, de Vosne, de
l’enceinte ou du Clos-de-Vougeot, de Chambolle et de Morey. » Il peut
alors poursuivre en énonçant que « Les différents lieux sont : Saint-Georges,
Les Didiers et Vaucrains.
Tous les vins qui viennent de ces climats sont excellents. »
Dans l’ouvrage publié en 1777, Description générale et particulière du Duché de Bourgogne, de Courtépée et Béguillet, on peut lire : « Le climat de
Saint-Georges à Nuits est renommé ».
Sont alors cités à ses côtés les autres grands crus actuels. La même année
1777, Diderot et D’Alembert, initiateurs de l’Encyclopédie, écriront que « Les
Saint-Georges sont considérés comme les plus excellents, et ce, sans contredit. »
Dans L’Encyclopédie méthodique de
1782, on peut lire que : « les vins issus des Saint-Georges, ainsi
que ceux de la Romanée,
de la Tâche ou
bien même du Richebourg sont positionnés au premier rang et au-dessus de tous les
autres vins de la
Bourgogne. » En
1786, le climat des Saint-Georges sera référencé au sein des « Vins de la
première classe » (sur quatre) au même titre que le Montrachet, le
Chambertin, le Clos-Vougeot, le Richebourg. (Roze de Chantoiseau, 1786). Dans
l’édition de 1788 de l’Encyclopédie méthodique, on pourra lire que le climat Les Saint-Georges « est
connu pour son excellent vin. »

À la fin du XVIIIème siècle,
période où la notion de climat est à son apogée, la renommée des Saint-Georges
est ainsi reconnue comme aussi grande que celle des grands crus d’aujourd’hui.
Le travail de Thomas Labbé et Jean-Pierre Garcia (Université de Bourgogne) réalisé
à l’occasion de la demande de classement de la côte au patrimoine mondial de l’UNESCO en
atteste (Les climats du vignoble de Bourgogne comme patrimoine mondial de
l’humanité, ouvrage collectif, Éditions
Universitaires de Dijon, 2011, p. 159-176).

De Nuits à
Nuit-Saint-Georges

Au début du XIXème siècle, André Jullien estime que le vin des Saint-Georges a beaucoup
de similitudes avec celui de Chambertin et « plus de couleur, de goût, de
corps, et même de moelleux, que les crus de Vosne, La Tâche, La Romanée Saint-Vivant
et Le Richebourg. » (Topographie
de tous les vignobles connus, Paris, Mad. Huzard, Colas, 1816).

Denis Morelot, en 1831, dans
Statistique de la Vigne
dans le département de la Côte-d’Or, écrit que le vin des Saint-Georges :
« ne se fait qu’avec des raisins issus de ce climat et jouit d’une belle
exposition. » Revenons à Jules Lavalle, qui en 1855 indique que le
territoire des Saint-Georges est planté exclusivement en pinot noir : « Ainsi
le Saint-Georges occupe le premier rang pour la conservation, la couleur, le
bouquet, la finesse, lorsqu’il a acquis l’âge nécessaire, dix à vingt ans,
selon les années ; viennent ensuite pour le corps et le bouquet Les Vaucrains, Les Pruliers, etc. ; pour
la finesse, mais avec moins de corps et de durée, Les Cailles, Les Porrets, Les Perrières, Roncières, Argillats, Thorey, etc. »
Le Saint-Georges fut donc classé en tête de cuvée par Lavalle et cité en
premier (page 120). Le Saint-Georges est aussi le climat le plus souvent
cité par Lavalle dans sa présentation des vins de Nuits. L’auteur fait, entre
autre, ce commentaire : « Le Saint-Georges va au moins de pair avec
le corton d’Aloxe et le Lambray (aujourd’hui Clos des Lambrays grand cru) de
Morey. »

Sur la carte établie en 1855 par
Jules Lavalle, et reprise par le Comité d’Agriculture de Beaune en 1861, les
vins sont classés en quatre niveaux : tête de cuvée, 1ère, 2ème et 3ème cuvées. Au regard du plan cadastral de 1860, la totalité
des Saint-Georges est alors classée en tête de cuvée, ce qui n’est pas
forcément le cas pour plusieurs climats qui seront classés grands crus au XXème siècle, comme le Corton, le Bâtard ou la Romanée Saint-Vivant.

En 1892, Nuits devient Nuits-Saint-Georges
en ajoutant le nom de son cru le plus prestigieux ! Toutes les communes de
la
Côte de Nuits qui l’ont fait verront le climat ainsi mis en
avant, sacré grand cru au
XXème siècle… sauf Nuits.

C’est le 11 septembre 1936
que Nuits-Saint-Georges obtient, par décret, son appellation d’origine. Si une
demande de classement en grand cru des Saint-Georges avait alors été
sollicitée, il est évident que ces derniers auraient pu l’obtenir la même année
comme Richebourg, Romanée-Conti, La Tâche ou
Romanée.

Un faisceau de raisons extérieures
au potentiel du climat est donc clairement à l’origine de l’absence de demande
de classement des Saint-Georges en grand cru dans les années 1930.
Il est donc tout à fait légitime que le syndicat de Nuits, aujourd’hui conduit
par la génération des 30 à 45 ans qui affirme vouloir aller dans le sens de
l’histoire en « souhaitant faire changer l’image de Nuits-Saint-Georges »,
cherche à réparer ce qui apparaît comme une anomalie, pour ne pas dire une
injustice. Des oppositions internes ou externes pourront toujours se
manifester, mais sur le double plan de la légitimité historique et de la
qualité des vins, le dossier est comme on dit
communément « béton » !

Jacky Rigaux

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