AOC Saint Joseph © Bernard Favre.

Saint-Joseph : une trajectoire à flanc de coteau

L’AOC Saint-Joseph fête ses 70 ans. Une date anniversaire qui invite à regarder le chemin parcouru. Derrière la notoriété actuelle de ce cru de la Vallée du Rhône septentrionale, se dessine une trajectoire singulière, portée par des vignerons déterminés à reconquérir les coteaux et à placer la qualité au cœur de l’appellation.

Impossible de comprendre l’appellation Saint-Joseph sans lever les yeux. Depuis la rive droite du Rhône, elle se lit d’abord par le paysage : des coteaux granitiques vertigineux, des pieds de vigne conduits sur échalas, implantés sur d’étroites terrasses appelées chaillées, où la terre est retenue par des murets en pierres sèches. Ici, produire du vin relève d’une viticulture héroïque. Chaque rang demande plus de temps, plus d’efforts. Soixante-dix ans après sa reconnaissance, l’appellation continue d’écrire son histoire, entre mémoire paysanne et nouvelle génération investie.

Une histoire ancienne

Si l’AOC Saint-Joseph voit officiellement le jour en 1956, son histoire ne commence évidemment pas là. La vigne est présente depuis l’Antiquité sur ces coteaux de la rive droite du Rhône. Sur l’origine même du nom de l’appellation, plusieurs explications circulent. Il est habituel de présenter les « vins de Mauves », rendus célèbres notamment par Victor Hugo dans Les Misérables, comme l’ancienne identité de Saint-Joseph, qui aurait été rebaptisée par les Jésuites au XVIIe siècle. Les archives invitent pourtant à une lecture plus fine. Plusieurs dénominations locales coexistaient, dont celle de Mauves, bien sûr, mais aussi celle de Saint-Joseph, lieu-dit situé au sud de Tournon, dont le vignoble avait en grande partie appartenu aux Jésuites du Collège de Tournon jusqu’à la Révolution. Mettre tout le monde d’accord, vignerons des différents villages, INAO naissant… n’a pas dû se faire tout seul, aussi on peut penser que pour éviter que la nouvelle appellation porte le nom d’une seule commune, en l’occurrence Mauves, le nom du terroir a priori le plus réputé, Saint-Joseph, a été retenu. Ce qui est certain, c’est que l’appellation ne part pas d’une page blanche : elle s’appuie sur plusieurs noms et lieux-dits identifiés et réputés autour de Tournon-sur-Rhône. De 1935 à 1956, ce secteur relève de l’appellation régionale Côtes-du-Rhône, avant que Saint-Joseph ne soit promulguée par l’INAO comme appellation à part entière. L’AOC couvre alors une aire d’environ 90 hectares, répartie sur six communes au nord et au sud de Tournon.

Un vignoble longtemps fragilisé

La création de l’AOC en 1956 marque une reconnaissance importante, mais elle ne suffit pas à effacer les fragilités du vignoble. Depuis le phylloxéra, une grande partie des coteaux a été délaissée, les vins se vendent mal, tandis que le travail reste dur et peu rentable. Les premières années de l’appellation ne l’épargnent pas davantage : gel en 1956, récolte limitée en 1957, puis grêle en 1958. La reconnaissance administrative est là, mais la dynamique reste fragile. Jean-Louis Grippat, ancien vigneron emblématique de la région, se souvient d’un vignoble où la production reste faible, souvent issue de vieilles vignes et avec peu de moyens pour travailler. « On n’avait pas assez d’argent pour payer du personnel », se rappelle-t-il. Même le matériel manque. Dans les années 1960, les treuils restent encore réservés aux grosses propriétés. Ailleurs, le travail se fait à la pioche, parfois avec le cheval lorsque la pente le permet. Dans ce contexte, seuls les secteurs viticoles reconnus par la clientèle parviennent à résister.

 

Saint-Joseph à Tournon-sur-Rhône (© Cécile De Blauwe).

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