Jean-Marc Roulot (Meursault) : « Certains vignerons sont trop impatients »
Jean-Marc Roulot a repris le domaine familial en 1989, dont il a fait, avec son équipe, un domaine « star ». La nostalgie ne fait pas partie des réflexes maison, mais tout en saluant les nombreuses avancées techniques de ces dernières décennies, il ne peut s’empêcher de regretter les travers d’une époque « impatiente ».
par
Christophe TUPINIER
le
Q : Il y a trente ans…
R : C’était mon 5e millésime. Mon père est mort en 1982 et j’ai repris le domaine en janvier 1989. Alors, 1989, 1990, des années de soleil, 1991 plus difficile, puis 1992 que j’ai adoré. Les vins étaient équilibrés, sans excès, avec une belle lecture des terroirs. J’ai eu la chance du débutant.
Q : Il a fallu du temps pour que vous preniez vos marques ?
R : Dix/douze ans… Je ne dis pas pour être sûr de moi, mais pour être à l’aise. Les copains m’ont aidé, Dominique Lafon, Emmanuel Giboulot… mais il n’y a pas eu de transmission père-fils et dix/douze ans, c’est le temps qu’il faut pour mieux comprendre la diversité des sols, la variabilité des millésimes, pour mieux affirmer ses choix et il s’est passé beaucoup de choses dans la vigne et dans la cave. Intuitivement j’ai commencé à supprimer plusieurs produits de mon calendrier de traitement et je me suis rendu compte en 2000 que finalement j’étais en bio. Le domaine n’a été certifié qu’en 2013
Q : Et en cave ?
R : L’évolution majeure qui a consisté à allonger la durée d’élevage des blancs de douze à dix-huit mois, onze en fûts et six/huit en cuves, s’est faite dans les premières années ; c’est parti d’un « accident » sur le Meursault Perrières 1993, j’ai été contraint de le laisser un hiver de plus en cuve et quand je goutais mes 93, le Perrières était bien au-dessus du lot. Dès 1995, les Charmes, Tessons et Perrières ont été élevés dix-huit mois, tous les Meursault en 96, le bourgogne blanc à partir de 2007. La base est toujours la même aujourd’hui, avec bien sûr des ajustements en fonction de l’année et des cuvées.
Q : Et depuis ?
R : Nous avons progressé dans la précision du travail viticole : le matériel de pulvérisation, la taille, le réglage des outils de travail du sol, l’entretien du matériel végétal. Mon père a beaucoup planté dans les années 1950-1960, en massale. J’ai hérité de vignes un peu âgées et de grande qualité et sauvegarder ces vieux ceps est un sujet très important. C’est l’essence du domaine et de la qualité de ses vins. En cave et en cuverie, nous utilisons moins de bois neuf, les pressoirs sont mieux adaptés notamment aux toutes petites quantités, comme celles que nous avons dû gérer en 2021, idem pour les cuves fermées d’une ou deux pièces qui nous aident beaucoup…
Q : La question de la maturité reste très sensible en chardonnay et particulièrement à Meursault…
R : On nous a collé l’étiquette de gens qui vendangent très tôt. Si nous avons fait partie de ceux qui vendangeaient parmi les premiers, ce n’est plus vrai du tout. Qui a changé, les autres, nous ? Sans doute un peu les deux et la dégustation des baies est le seul critère qui conditionne la date de vendange. On a tous un degré en tête mais certaines années, il faut y aller avant et d’autres, il faut savoir attendre. Le climat change également l’approche de la maturité. Il y a 30 ans, nous vendangions mi, voire fin septembre, avec des conditions plus fraîches et la fenêtre de tir était beaucoup plus large. Aujourd’hui, quand tu te retrouves le 20 août dans les vignes avec 35 degrés à l’ombre, un jour de plus ou de moins, cela peut faire une grande différence.
Q : Ce changement climatique n’est-il pas finalement le fait le plus marquant de ces 30 dernières années ?
R : C’est un gros sujet et, dans l’état actuel des choses, il ne nous a pas empêchés de faire de très beaux millésimes, équilibrés. Je crains d’avantage les accidents climatiques plus violents aujourd’hui qu’avant. Il faudra travailler sur l’adaptation à cette nouvelle donne climatique, à la vigne et en cave. Travailler sur le mode de conduite, le matériel végétal et en cave avec les contenants. Nous utilisons des jarres en grès depuis 2018 qui donnent des vins moins complexes qu’en fûts, mais plus droits, plus vivants ; j’aime bien varier les contenants : le bois principalement avec le grès et la céramique au début de l’élevage et l’inox en fin.
Q : L’image de la Bourgogne a beaucoup changé en 30 ans, la « starisation » de certains domaines, dont le vôtre, les prix des vins, du foncier, tout cela est-il pesant ?
R : J’ai eu la chance d’arriver à une époque où c’était beaucoup plus « soft ». Pendant les dix/quinze ans qui ont suivi mon arrivée le Domaine Roulot n’avait pas la réputation qu’il a aujourd’hui et cela ne me posait aucun problème. Aujourd’hui, je trouve que certains vignerons sont trop impatients. Je ne comprends pas exemple, le besoin de publier ses notes sur les réseaux sociaux. Si la Bourgogne est forte, c’est parce qu’avant nous des gens (François Faiveley, Hubert de Montille entre autres), se sont battus pour qu’elle reste libre, pour qu’elle puisse continuer de faire des vins de terroirs, de propriétaires, sans jamais se soumettre à aucune mode. Parker venait en Bourgogne, mais la messe n’était pas dite pour autant. Mettre aujourd’hui ses notes sur Instagram, c’est se soumettre à un système dont nous nous sommes affranchis dans les années 1990.
Q : Et que peut-on attendre des trente prochaines années ?
R : Les prestataires sont partout aujourd’hui dans les vignes ; certains travaillent bien, mais déléguer à ses limites et si l’on veut faire un travail de qualité, il faut garder le contrôle sur les vignes. On entend souvent le discours « les gens ne veulent plus rien faire », mais c’est un peu simpliste. Les propriétaires vont devoir motiver les équipes pour rendre attractif le travail aux vignes sinon l’avenir sera compliqué.
Photographies : Thierry Gaudillère
La dégustation
Meursault village blanc Vireuils 1999
Notons que le domaine a préféré effectuer la dégustation en partant du plus vieux millésime. Le vin est encore d’une incroyable jeunesse, avec une robe peu évoluée, un nez frais d’agrumes, de grillé, d’épices… Bouche généreuse, tonique, éclatante, complexe. « Il y avait une belle production et c’était très bon. J’aimerais refaire un millésime 1999. On cherche en permanence à faire mieux et aujourd’hui deux cuvées de Vireuils sont vinifiées à part. Le meilleur va dans la cuvée parcellaire et l’autre dans le meursault d’assemblage », explique Jean-Marc Roulot.
Meursault village blanc Meix Chavaux 2004
« En 2004, qui n’est pas le plus grand millésime des trente dernières années, tous les chardonnays ont été triés sur table et nous avons fait trois passages dans certaines vignes pour couper au bon moment », explique Jean-Marc Roulot. Nez frais, sans les stigmates classiques (notes végétales, d’asperges…) de 2004, mais au contraire des arômes de fenouil, de menthol, une touche de fruits exotiques liée au botrytis. Bouche juteuse, fruitée, citronnée, délicieuse, avec une belle finale saline.
Meursault village blanc Les Tessons Clos de Mon Plaisir 2007
Robe or-vert, brillante. Arômes précis, fins, frais, d’une parfaite jeunesse. 2007 n’est pas un millésime de légende, tant s’en faut, aussi le vin n’a pas le fond des grandes années, mais l’ensemble est harmonieux, raffiné, avec de la matière, du gras, une minéralité saline fine, une belle longueur et encore du potentiel.
Meursault village blanc Luchets 2009
Le vin est encore jeune, précis, avec le soleil de l’année qui s’exprime dans des arômes de fruits jaunes, d’agrumes confits, d’épices… Bouche grasse, pleine, généreuse, tonique, saline… prometteuse ! Un millésime qui inspire à Jean-Marc Roulot une réflexion sur… les prix des vins. « Il va falloir nous demander quels clients cibler à l’avenir, ceux qui boivent les vins ou ceux qui les collectionnent, mais tout le monde va devoir jouer le jeu et notamment les restaurateurs ».
Meursault premier cru blanc Clos des Bouchères 2015
« Deux millésimes me viennent immédiatement à l’esprit quand on évoque le réchauffement climatique : 2015 et 2019 », assure Jean-Marc Roulot. Nez pur, frais, sans une once d’évolution et arrivent peu à peu des notes discrètes de fruits jaunes, de fleurs « sucrées ». Bouche pleine, grasse, sur le fruit et à l’aération, le vin s’étire, s’affine, prend ses aises, tout en gardant l’identité de son millésime, de son terroir et sa jeunesse.
Meursault premier cru blanc Les Charmes 2020
Ce sont les vendanges les plus précoces depuis l’arrivée de Jean-Marc Roulot, entre le 20 et le 29 août. Nez encore sur la réserve, citronné, frais, pur. Le vin est tonique, pur, élégant, avec de la chair, une belle longueur. Ce n’est que le début d’une longue histoire…
Meursault premier cru blanc Les Perrières 2022
Issu d’une vigne plantée au début des années 1960, le vin est d’une formidable profondeur, typé, par sa minéralité saline mêlée à la richesse de la bouche, sa pureté, sa longueur et un potentiel énorme.