Jean-Nicolas Méo dit ses quatre vérités !


11/02/2020

Jean-Nicolas Méo a repris en 1989 un domaine alors confidentiel pour en faire une « star » de la Côte de Nuits, une « marque » connue internationalement : Méo-Camuzet. Rencontre autour de « l’héritage » d’Henri Jayer, de la notion de gourmandise dans les vins, du "bio", d'un laisser-aller chez certains en Bourgogne, ou encore du sujet sensible des droits de succession.


La rubrique Rencontre du numéro 151 de Bourgogne Aujourd'hui est consacré à Jean-Nicolas Méo qui en 30 ans a fait du domaine Méo-Camuzet, à Vosne-Romanée, une "star" internationale.

Retrouvez ci-dessous quelques extraits de cette interview, dont il vous reste les deux-tiers à lire dans Bourgogne Aujourd'hui.


Dès les débuts, votre histoire a été étroitement liée à Henri Jayer (...) Quels ont été vos rapports ?

Je crois que l'on peut parler d'un mentor. Quand je suis arrivé, il m'a dit : « bon, j'accepte de t'aider à faire du vin parce que tu n'y connais rien » (rires). L'idée sans doute derrière tout cela, c'est que je n'allais pas le contredire. Après, j'ai immédiatement adhéré au style des vins d'Henri. En 1989, mon premier millésime, j'ai fait exactement ce qu'il me disait de faire, « tu refroidis, tu érafles à 100 %... ». Il venait tous les jours et au final, qu'est ce que les vins étaient bons ! Henri faisait tout pour que ses vins aient un côté gourmand, sensuel, jouissif presque et cela m'a tout de suite plu.

Son credo était de dire qu'un vin doit être bon tout de suite, dès la mise en bouteilles, en insistant beaucoup sur la notion de plaisir, de fruit tout simplement...

Exactement ! Il ne cherchait pas à trop intellectualiser la dégustation et j'ai tout de suite adhéré. Après, avec Christian Faurois, nous avons rapidement senti qu'il y avait quand même un décalage de génération et cela nous a amené assez vite à prendre des initiatives, à changer des choses, notamment dans la conduite des vignes, dans la maîtrise des rendements, dans le travail des sols, en cave... Les anciennes générations n'avaient pas les mêmes moyens financiers, techniques que nous. Henri avait commencé à travailler en 1945 et il a connu les années difficiles de l'après-guerre ; la qualité ne payait pas autant que de nos jours, les vins de Bourgogne étaient déjà connus, le richebourg était le richebourg, mais les prix n'avaient rien à voir avec ceux d'aujourd'hui, alors il ne faut surtout pas critiquer ce qui s'est fait dans ces décennies 1950, 1960, 1970...

Henri Jayer éraflait aussi à 100 % ses raisins. La mode actuelle pour les vinifications en vendanges entières n'a donc pas pénétré dans la cuverie du Domaine Méo-Camuzet...

Non, j'ai essayé, mais il y a vraiment une dichotomie entre l'intellectuel lié aux vinifications en vendanges entières et le sensuel des vinifications en raisins égrappés. J'ai mis beaucoup de temps à apprécier les vins issus de vendanges entières en me demandant ce que l'on pouvait bien leur trouver ; bon, j'ai compris que l'on puisse être attiré par ce style de vinification, mais ce n'est pas pour moi. Il y a beaucoup d'approximations, de vins peu convaincants, maigrelets, un peu âpres, sans finesse, en Bourgogne et encore plus à l'étranger où c'est également à la mode, mais il est vrai aussi que certains domaines le font très bien !

Les techniques viticoles et oenologiques doivent faire face à une nouvelle réalité : le réchauffement climatique. Certains le voient comme une chance, car il permet objectivement d'avoir des raisins plus mûrs qu'auparavant et d'autres comme un danger, pour l'identité de fraîcheur, de finesse des vins de Bourgogne. Et vous ?

Avec le recul, je l'ai vu comme une chance ; cela nous a fait du bien. Il est clair que la Bourgogne a souvent été en sous-maturité jusqu'à la fin des années 1980. Ceci étant, sans être climato-sceptique, il ne faut quand même pas oublier qu'il n'y a pas si longtemps que cela, entre 2010 et 2014, il a fallu chaptaliser les vins. Alors que ce n'est plus du tout le cas depuis 2015 ; chaque année, on a même l'impression de grimper d'un cran en chaleur et on ne peut en effet qu'être inquiet. Je remarque aussi, en remontant plus loin, que depuis mes débuts, je n'ai connu qu'un seul vrai petit millésime : 1994 ; alors même si le climat semble s'affoler depuis cinq ans, le réchauffement est manifestement enclenché depuis bien plus longtemps et à chaque décennie on avance de quelques jours les dates de vendanges.

Vous avez investi il y a quelques années dans le vignoble d'Oregon, aux USA. De quoi s'agit-il exactement ?

Je me suis associé avec un vieil ami américain. L'idée de départ, en 2012, était de reprendre une grosse winery existante et j'aurais été consultant avec des parts ; cela ne s'est pas fait. Le projet a évolué vers une création d'entreprise basée sur l'achat de raisins, ce qui est une pratique courante en Oregon ; en 2014, nous avons eu l'opportunité d'acheter une vigne qui correspondait à nos besoins : 5,5 hectares environ seulement, des vieilles vignes, pour l'Oregon, plantées en 1988, en pente, à densité relativement élevée, à un prix raisonnable : 500 000 dollars, ce qui fait environ 80 000 euros l'hectare ; on est loin des prix du foncier en Bourgogne. Aujourd'hui, ces vignes représentent environ un tiers de notre production, les deux autres tiers venant donc d'achats de raisins. Le domaine s'appelle Nicolas-Jay.

Pourquoi cet investissement ? On s'ennuie en Bourgogne aujourd'hui ?

On ne s'ennuie pas, mais c'est un peu frustrant de ne pas pouvoir se développer. C'est devenu impossible d'acheter des vignes dans les belles appellations. Et puis, dès mon arrivée, j'ai aussitôt été plongé dans le bain en Bourgogne, sans avoir eu d'expériences à l'étranger et là aussi c'était un peu frustrant. Dès 1999, nous avons commencé à faire un peu de négoce en Bourgogne, ce qui m'a beaucoup ouvert l'esprit dans un premier temps. Le négoce s'est développé, mais c'est aujourd'hui difficile d'aller plus loin par manque de place et parce que depuis quelques années, les cours en négoce sont devenus très élevés ; c'est bien, mais certains en profitent en demandant à la fois des cours stratosphériques et les rendements maximum. Quantité, qualité, et prix maximum, ce n'est pas toujours compatible ! Ce n'est tout simplement pas facile aujourd'hui de trouver de bons approvisionnements en négoce.


Repères

1989 : Arrivée en Bourgogne et début de la collaboration avec Henri Jayer.

1993 : Mariage avec Nathalie et naissance d'Adrien.

1996 : Naissance de Tristan.

1999 : Magnifique millésime.

2000 : Naissance de Séverin.

2003 : Un millésime qui dérange.

2008 : Le domaine atteint sa configuration actuelle.

2014 : Premier millésime en Oregon (USA).

2015 : Magnifique millésime.

2019 : Début de transmission aux enfants.




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